L’autre jour je conversais avec un confrère poète lorsque je l’entendis dire : « La poésie doit changer lemonde ».Cette phrase me fit sursauter, non pas parce que la probabilité d’un tel événement me semblait utopique auquel cas j’aurais déposé ma plume définitivement mais parce que cette phrase évoquait en moi un je ne sais quoi d’anachronique. Et c’est en regardant autour de moi, en observant les passants, le décor, en écoutant tous les bruits que je me rendis soudain compte d’où pouvait venir ce sentiment. La poésie ne pouvait pas changer le monde puisqu’elle l’avait déjà fait. Elle, ainsi que tous les autres arts avaient contribué à sa mutation profonde et avaient donné un sens à la marche ininterrompue de l’humanité. Bien sur que le monde avait changé grâce à la poésie, Hugo, Shakespeare, Dante, Césaire, Senghor, et tant d’autres ont posé leurs empreintes indélébiles sur celui-ci et leurs traces en remplissent encore les murs. Pour cela il suffit juste d’aller voir les bibliothèques personnelles ou publiques ou d’ouvrir certains manuels scolaires. Pourtant si les choses sont ainsi, d’où peut venir la fissure ? Pourquoi alors cette phrase qui résonne moins qu’une injonction que comme un souhait ? « La poésie doit changer le monde ».
Elle ne le peut pas pour la réponse ci-haut que c’est une assertion hors du temps ; mais l’autre raison n’est pas moins inavouable pour nous autres poètes. Il suffit juste d’enlever le terme « monde » à la phrase de mon collègue pour tout comprendre. En effet, « la poésie doit changer elle-même avant de prétendre changer le monde ».Tout à l’heure je citais de grands noms de la poésie et il va sans dire que ces mêmes noms sauf cataclysme culturel seront encore dans nos bibliothèques dans un siècle. Pourtant quel poète contemporain peut prétendre y être à ce moment là ? Très peu, le nombre d’abonnements à ce forfait est limité, trop limité. D’aucuns me diront que pour rester dans la postérité, pour mesurer l’impact d’un artiste il faut parfois attendre plusieurs décennies. Il faudrait donc mourir pour cela ? Alors mes confrères poètes, suicidons-nous tous en chœur et attendons un peu pour voir. Je doute fort que la méthode porte ses fruits. Soyons sérieux, ceci est souvent valable dans la peinture, un peintre oublié par son époque peut se révéler ensuite être un fort vendeur de toile, à l’instar d’un certain Van Gogh. Mais un poète ! Qui se soucie d’un poète et qui va aller dans cinquante ans ou plus fouiller dans les caves pour trouver un poète oublié alors que même toute sa confrérie ne l’est pas moins. C’est possible me dira-t-on… alors il faut espérer.
L’embarras est que la poésie n’est pas en dehors du temps mais en dehors de son temps, ce qui est problématique. Elle ressemble à ces nostalgiques qui regrettent la mode des sixties alors que plus de quarante années sont passées ; tout au mieux lorsqu’elle n’est pas nostalgique, souffre-t-elle du mauvais goût et du décalage avec ceux qui la lisent, à moins que son public s’il faut l’en croire n’est qu’une certaine élite ; Pour moi c’est une excuse pour pallier un défaut de langage, c’est tout. La poésie réservée à une certaine catégorie ? Comme si le soleil ne savait briller que pour ceux qui savent le regarder. Bien sur il faut des yeux mais la poésie demande plus que des yeux, elle exige des lunettes infra rouge pour déchiffrer son langage. Elle fait du morse alors qu’il existe des milliers d’autres moyens de se faire comprendre. Lorsque j’ai écrit le poème « Jen’écris pas pour vous », j’y précise surtout que l’élitisme ne m’intéresse pas, je n’écris pas pour les poètes et encore moins pour son establishment, je n’en ai cure. Mon vers se tourne vers l’homme, l’individu lambda, le peuple ! Ceci est la chose principale que la poésie doit changer si elle veut participer à l’évolution du monde et continuer d’y apporter sa pierre que tant de poètes ont portée avec foi ; la poésie c’est l’autre nom qu’on donne à la foi. Et qu’est une foi sans ceux qui la portent, qu’est une religion sans adeptes ? Rien d’autre de plus qu’une secte. A force de se regarder elle-même et de se demander si elle est la plus belle, le miroir s’est cassé et la poésie ne sait même plus à quoi elle ressemble, alors elle essaye de ressembler à tout. Elle prend des morceaux d’elle partout ou de ce qu’elle pense être et l’ensemble donne un amas informe et illisible. Je n’ai pas l’intention ici d’attaquer quiconque mais « Qui aime bien châtie bien, j’aime la poésie rien ne m’oblige à aimer les poètes ».
Je ne puis citer le nombre de personnes y compris moi qui se sont déjà retrouvées en face d’un poème d’un de mes confrères contemporains puis de lire avant de dire « c’est sûrement beau maisje n’y comprends rien ». La personne ici utilise le terme « sûrement beau » comme pour se persuader que c’est quand même de la poésie ! Mais moi j’ajouterai donc ceci et tant pis si on me lapide « C’est souvent laid et en plus je n’y comprends rien ». Et on ose appeler cela de la poésie ? Je refuse ! Ce qui ne touche pas le lecteur mais seulement le poète n’est pas de la poésie mais tout au mieux une confession intime quand ce n’est pas un délire. Pour ce genre d’élucubrations, les psychologues sont très qualifiés, inutile d’encombrer les librairies et de polluer les oreilles. Tout ceci explique peut-être le recul de la couche d’ozone. J’ironise mais ce genre de zouaves fourmille dans le milieu en raflant les titres honorifiques (grand chevalier du désordre…heu de l’ordre … ou membre de l’épidémie des… pardon de l’académie des… et j’en passe). Tout ceci pour avoir seulement eu l’éclair de lucidité de mettre ses psychoses dans un livre, le poète n’est peut-être alors qu’un schizophrène qui s’ignore. Je m’attaque ici à ces poètes très nombreux malheureusement qui écrivent surtout pour eux mêmes et aussi pour quelques critiques littéraires et jurys de prix qu’ils briguent.
Tous les autres arts ont évolué et le font de manière constante, pas la poésie. Certes il y a eu des écoles, mais si c’est pour aboutir à notre situation peut-être, eut-il mieux valu que celles-ci limitent leurs champs expérimentaux. La musique par exemple, elle évolue en bien ou en mal toutes les décennies ; la peinture fleurit et je ne vous parle pas du cinéma l’un des tous derniers au panthéon des arts. Qu’en est-il de la poésie ? Inertie ? Mouvement ? Je dirais un peu des deux. Inertie parce qu’on nous répète toujours les mêmes noms depuis un siècle voire plus ; comme si la poésie était le ralenti d’une action qui refusait de revenir sur le bouton Play et qu’on devait se contenter de regarder cette action indéfiniment ou de couper l’appareil. Le public a choisi de tout couper…Comme je le comprends.
Pourquoi mouvement ? Parce que malgré tout, il y a du mouvement mais vers quoi ? Comme je l’ai exprimé plus haut, la poésie a plutôt tendance à gesticuler qu’à bouger réellement. Et même quand des opportunités s’offrent à elle, elle reste dans ses retranchements comme si elle gardait le graal pour ses seuls initiés. La poésie doit sortir de son ghetto et écouter autre chose qu’elle-même. Elle se doit d’atteindre toutes les couches et j’irai même plus loin en disant que « le but de la poésie ne doit pas être les poètes ». Mais quand ces derniers pensent que plus leurs vers sont obscurs, plus leur langage est hermétique et plus ils sont poètes, je me dis que la poésie aura du mal à sortir de sa tanière. Pourtant, pour la poésie l’heure du grand carnaval doit sonner, elle doit arrêter ses réceptions intimes ; ceux qui en font avec peu de monde sont souvent ceux qui n’ont pas beaucoup d’amis. La poésie doit organiser des liesses, elle semble plutôt douée dans les enterrements.
Alors que faire ? Que propose ce prétentieux ? Certains poseront la question. Je répondrais par ces deux mots : Simplicité – Empathie. La poésie pourrait être simple sans rien changer à son esthétique qui est sa marque de fabrique. La poésie doit se purger de son hermétisme presque pathologique pour arriver à atteindre un lecteur bien trop souvent perplexe devant ses écrits. Les mots résonnent trop souvent dans le cerveau du lecteur sans descendre dans son cœur comme s’ils s’étaient perdus en chemin. On n’a nul besoin d’un langage biscornu car le mot est une flèche qui doit viser directement le cœur.
Pour le terme Empathie, il s’agit d’une poésie proche de l’homme, et qui essaye d’être un écho des voix de ce monde, « Je suis une bouche gonflée de mille voix ». Le mot n’est pas seulement un bagage qu’on porte pendant le voyage, il est aussi le but de notre périple vers l’autre qui n’est rien d’autre que nous même.
Il suffit de compter le nombre de personnes seules, malheureuses, alcooliques, droguées, dépressives, de voir les taux de suicides et la liste est exhaustive. Cela voudrait dire que ce que désire l’homme va bien au-delà de ce qu’on lui propose ; il a besoin d’une nourriture et d’une eau spéciale qui vont nourrir le cœur et l’âme. Si nos systèmes ont échoué c’est parce qu’ils n’auront pas tenu compte ou auront mal interprété cet aspect des besoins humains. L’art et notamment la poésie s’en préoccupent le mettant même au centre, (Cf. : Tu verrais cher ami…Tu verrais qu’il est beau / D’écrire car l’âme a soif et l’art c’est de l’eau).
Quelle peut-être la place de la poésie dans le monde aujourd’hui, elle aura la place que les poètes auront essayé d’occuper; les poètes en Amérique latine sont les premiers à subir les pressions des dictatures parce qu’on connaît leur force et le potentiel des mots. De ce fait, il nous appartient ainsi qu’à tous les autres arts d’être l’âme du monde en dépit de son matérialisme criard. La voix du poète doit s’élever malgré la cacophonie ambiante pour se dresser contre tout ce qui éloigne l’homme de l’homme. La poésie se devra d’être actrice du destin de l’humanité plutôt que d’être spectatrice, « Donne ce que tu es, être poète c’est s’offrir ».
Quant à ce livre je n’en parlerais point, je laisse le livre le faire lui-même ; je dirai simplement que ce livre est celui de ma naissance à partir de la douleur, je suis né de la nuit et à travers elle j’ai cherché la lumière. Je dirais aussi que ce livre contient les bruits de l’humanité qui ont résonné en moi pour donner naissance à une musique que j’ai tentée de traduire. « Je ne suis qu’un flacon, l’eau provient d’ailleurs ». Ce livre est un miroir où chacun peut se regarder pour voir quelque part sa propre image, toi lecteur qui me liras, je n’ai fais que t’écrire.
ABAD

Il est un pont qui relie les âmes et les cœurs. Cela ne pourrait être autrement. Aujourd’hui plus que jamais le monde est divisé en groupes, en classes, en communautés, en races, en religions qui tous s’affrontent les uns contre les autres au nom d’idéaux divers. Aujourd’hui plus que jamais la poésie doit être au service de l’humanité puisque celle-ci se perd peu à peu et que l’homme devient un être transgénique. Son but sera de ramener l’être à lui-même et de lui rappeler à travers les mots et tout l’univers qui s’y attache, qu’il porte en lui suffisamment de graines pour faire fleurir une humanité lumineuse. Les décennies à venir seront déterminantes et la voix du poète devra se faire entendre pour y insuffler un esprit. Et j’entends encore des gens demander mais qu’est ce que c’est la poésie ? Mais ce n’est rien d’autre que la voix de l’enfant d’Afrique qui demande : « Pourquoi ?» ; ce n’est rien d’autre que le cri de la femme lapidée en Afghanistan qui crie « Pour qui ? ». C’est le sans abri dans une rue de nos grandes capitales qui soupire en disant « Comment ? » ; Ce sont des millions d’autres voix que le poète entend, qui le tourmentent, qui l’empêchent de dormir et finissent par l’obliger à recevoir leurs doléances. Plus qu’aucun chef de gouvernement, l’artiste est le premier porte-parole de l’homme puisqu’il représente la façon dont celui-ci a retranscrit le divin avec un langage qui lui est propre. Aucun système n’a jusqu’à présent résolu les besoins de l’homme, même pas les besoins primaires puisqu’une majeure partie de l’humanité vit sous le seuil de pauvreté. Cela ne veut pas dire que l’autre moitié est sauvée puisque d’autres démons plus sournois attaquent.
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